mardi 24 juillet 2018

Rest in freedom sister - à May Skaff

Chère May,
Je t’ai écrit cent fois dans ma tête toute la nuit. Des mots, des images et des mélodies ont défilé dans la petite histoire qui me lie à toi. Et voilà que ce matin, mes doigts comme ma gorge se nouent devant mon écran, incapable de sortir le moindre son, d’aligner la moindre lettre. Les mots sont insignifiants et pourtant vitaux.
Je te connais trop peu et pourtant tu m’as été familière dès le premier instant. Quand j’ai aperçu ton visage pétri d’une douleur qui ne t’en rendait que plus belle, j’ai compris que tu n’y survivrais pas. L’univers de l’exil était irrespirable et fatal. J’ai compris désormais avec toi qu’il était possible de mourir de chagrin.


Je ne pardonnerai jamais à ces assassins du régime qui t’ont ôté la possibilité d’accompagner ta mère et ta sœur à leur dernière demeure sur ta terre natale. Je ne pardonnerai non plus jamais à ceux qui se sont tus et qui se taisent encore.

May, je te connaissais peu et pourtant je te savais ma semblable.  Je sais que nos douleurs de femmes se faisaient écho. Des douleurs qui ne sont pas inhérentes aux guerres seulement. Elles sont celles de nos passés, de nos présents et de nos futurs de femmes. Elles échappent au temps et se nichent dans nos corps. J’ai reconnu la tienne et toi sans doute la mienne. Peut-être est-ce la raison de ton message m’invitant à nous rencontrer pour un café. Nous devions impérativement sceller ce lien invisible pour l’éternité.
Je ne saurai jamais si notre rencontre ce jour-là aurait pu alléger ta peine et soulagé pour un moment ton cœur. Les maudites grèves des transports auront produit bien des drames insoupçonnés.

Dans ton dernier statut tu clamais ton optimisme et ta détermination à ne pas laisser ton pays au criminel. Ce dernier cri désespéré que le monde entier a entendu a été l’un des adieux les plus douloureux et les plus merveilleux que j’aie eu à vivre.


May, il y a la douleur mais il y a la joie. Et cela aussi, nous le partageons, sinon nous ne serions pas sur le front pour défendre la vie.
Alors il va falloir vivre et être heureuse pour continuer le chemin. Je le suis et le serai, je te le promets, pour toi et pour tous ceux et celles qui n’ont pas gouté au bonheur d’être libres dans mon pays et dans le tien. Je le serai pour ceux et celles parti-e-s et dont j’ai mal de citer les noms.
Mais avant cela je dois tourner ta page, t’oublier, te sortir de mon esprit.
T’écrire pour te pleurer, pleurer cette amitié qui n’aura pas lieu. T’oublier alors car moi aussi May, maintenant j’ai peur de mourir de chagrin.
Rest in freedom sister.
Nadia Leïla Aïssaoui

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