samedi 6 octobre 2018

La marcheuse syrienne

Dans un contexte où la guerre en Syrie fait rage, Samar Yazbek nous livre un roman qui a valeur de témoignage. Elle y raconte à travers Rima, son personnage principal, le déroulement d’une tragédie humaine que le monde entier regarde avec impuissance, fatalisme et parfois indifférence. Son ouvrage est aussi une histoire de femmes dont on devine tout au long des pages le rêve de liberté dans le rapport au corps, au savoir et au mouvement.

Quand la réalité se confond avec la fiction
Rima est une adolescente pas comme les autres. Ses jambes ne lui obéissent pas et se mettent en marche à chaque fois qu’une possibilité s’ouvre à elles. Sa mère, femme de ménage dans une école à Damas, est alors forcée de la maintenir attachée, cachée dans la bibliothèque durant ses heures de travail. C’est dans ce lieu que Sett Souad, une enseignante, la prend sous son aile et lui ouvre l’univers fantastique de la littérature et du dessin.
Ainsi entravée, elle choisit de se murer dans le silence et côtoyer des personnages qui la fascinent et auxquels elle s’identifie. D’abord, le Petit Prince de Saint Exupéry dont la candeur, l’enthousiasme et le goût du voyage raisonnent avec les siens, et puis Alice au pays des merveilles dont l’univers enchanté constitue pour elle un refuge permanent.

Au début de la révolution, Rima pressent à la vue des visages familiers qui se ferment et des regards qui se durcissent que quelque chose d’étrange se passe sans pour autant le comprendre. Elle expérimente lors des sorties en bus avec sa mère un sentiment nouveau, la peur des barrages militaires. Le récit qu’elle fait des contrôles est à la fois précis, détaillé et surréaliste car il mêle des éléments de terreur traumatisants et de curiosité enfantine. L’image candide du Petit Prince vient toujours à sa rescousse pour atténuer la violence de ce qu’elle vit, même si c’est à partir de l’expérience d’un barrage que sa vie va basculer.

Par une succession d’événements, Rima se retrouve dans la Ghouta de Damas livrée à elle-même, vivant avec des familles inconnues, attachée à une fenêtre d’où elle observera le monde. 
De cet espace restreint, elle donne un visage humain aux combattants et aux civils qui l’entourent. Elle raconte le quotidien d’hommes et de femmes qui s’organisent pour survivre à la famine, à la maladie et aux bombardements incessants des avions et des canons. Elle partage également son riche univers, alimenté par la lecture et le dessin avec les enfants. Celui-ci est constitué de planètes flottantes, d’oiseaux rares, de poissons et de personnages de légende. Elle parvient ainsi à se faire de ce lieu lugubre et insalubre une représentation toute en couleurs et en poésie, jusqu’au moment où la « planète réaliste » est pulvérisée par les barils explosifs. Jusqu’au moment où la couleur violette du gaz vient s’ajouter au tableau morbide d’une aquarelle funeste. Rima s’accroche alors désespérément à son imaginaire malgré les corps déchiquetés et agonisants. Elle traverse l’horreur dans une sorte de torpeur, voire de folie.
Le siège de l’intérieur

La description de ces moments où le temps est suspendu « comme un parachute ouvert au-dessus des nuages », où, sidéré, l’on ne distingue plus si l’on est mort ou vivant, est puissante, imagée et constitue le point fort du roman de Samar Yazbek. C’est comme si nous vivions de l’intérieur une tragédie dont on peine à mesurer l’horreur tant elle semble intangible depuis nos écrans. On perçoit à travers les mots de Rima les couleurs qui habillent des gens ordinaires, leurs espoirs, leur chagrin et les odeurs de la peur qui se dégagent de ces prisons à ciel ouvert que sont les villes assiégées. On devient témoin d’une histoire qui n’en finit pas de nous horrifier par sa barbarie et de nous fasciner par le courage et la dignité de ses « victimes ».

Si l’auteure utilise un style empreint de surréalisme, ce qu’elle nous raconte est quant à lui tristement vrai et se produit encore dans un enfer sur terre appelé Syrie. C’est une partie de la mémoire d’une révolution meurtrie qui y est consignée et c’est vraisemblablement le grand mérite de cet ouvrage.
Nadia Leila Aïssaoui

BIBLIOGRAPHIE 
La Marcheuse de Samar Yazbek, traduit de l'arabe (Syrie) par Khaled Osman, Stock, 2018, 304 p.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire