samedi 16 juillet 2011

Maroc et Jordanie: un printemps pas comme les autres

Dès le début de ce printemps arabe, les deux jeunes monarques, Mohamed VI du Maroc et Abdallah II de la Jordanie ont annoncé l’amorce d’un processus d’ouverture politique et promis des réformes pour contenir les tensions et éviter toute « contagion révolutionnaire » dans les deux royaumes. Leurs mesures semblent peu satisfaire les nouveaux mouvements sociaux. Une chronique de Nadia Aissaoui et Ziad Majed [1] pour Mediapart.fr

Jordanie : tensions et instabilité régionale

La position géopolitique de la Jordanie entre Israël-Palestine, la Syrie, l’Irak et l’Arabie Saoudite fait que le royaume se trouve particulièrement concerné par les développements régionaux. A ce voisinage direct, ses conflits et le début du printemps arabe, se sont ajoutés aux soucis du trône hachémite de nouvelles considérations internes. Des jeunes étudiants, de même que des groupes socioprofessionnels (syndicats ouvriers et union des enseignants) auxquels des forces politiques de l’opposition se sont ralliés ont organisé des manifestations réclamant plus de libertés et de droits.

Pour contrer leur mobilisation, le roi Abdallah a mis en place un comité de dialogue national. Il a également fait remplacer son ancien gouvernement et promis une série de réformes politiques et des mesures socio-économiques.
Le comité de dialogue a adressé des questions qui sont considérées depuis des années comme prioritaires. Une nouvelle loi électorale devrait passer permettant d’adopter la représentation proportionnelle. Des lois sur les partis politiques et sur les medias sont aussi à l’ordre du jour. Il est également question d’adopter une loi reconnaissant les droits syndicaux des enseignants, et prendre des mesures pour combattre la corruption.

De leur côté, les jeunes, les enseignants, les militants des droits de l’homme, avec des membres de plusieurs formations politiques (de gauche) ont formé plus de 50 mouvements, les deux plus actifs étant « le mouvement du 24 mars » et « le mouvement des droits estudiantins ». Ils ont manifesté à plusieurs reprises dans la plupart des villes jordaniennes, notamment dans Amman.



Ces mouvements exigent une réelle transition vers une monarchie constitutionnelle et parlementaire. Ils considèrent que le roi dispose toujours de prérogatives excessives : le pouvoir exécutif qu’il forme domine souvent le pouvoir législatif élu, il peut dissoudre le parlement et démettre le gouvernement. Ils exigent aussi une véritable campagne contre la corruption et un engagement franc dans des réformes économiques permettant de créer des perspectives pour enrayer le chômage (estimé par les autorités à 13,4%, et par des experts indépendants à plus de 20% ).

Cependant, quatre questions majeures se posent et sont susceptibles de compliquer ou d’entraver la dynamique des réformes.
La première, et la plus ancienne, se situe dans la division verticale dans la société entre les transjordaniens et les jordaniens d’origine palestinienne. Ces derniers, naturalisés en 1948 (suite à la «Nakba»), sont souvent victimes de discrimination politique. Ils représentent près de la moitié de la population (et forment la majorité des habitants de la capitale Amman), mais leur poids démographique n’est guère reflété dans les institutions politiques. Le trône hachémite se dit inquiet d’un projet de la droite israélienne de créer en Jordanie la « nation alternative » des palestiniens et souhaite voir une partie de ses derniers retourner en Palestine.
La deuxième, c’est la résistance d’une partie de l’entourage du roi et de certains cercles d’influence au sein des services de renseignements à toute réforme. L’opposition présente cette « résistance » comme étant un puissant acteur capable de bloquer les processus politiques en jouant la carte sécuritaire (telle la libération de dizaines de salafistes récemment) si leurs intérêts sont menacés.
La troisième, c’est l’opposition du Front de l’action Islamique (la plus grande force islamiste du royaume, de tendance frères musulmans) aux projets de réformes proposées par le gouvernement et son boycottage du comité de dialogue national. Le front justifie son opposition par le manque de sérieux dans le contenu des projets.
Quant à la quatrième dont l’importance est de taille, c’est l’aggravation de la crise économique, vu la baisse des activités commerciales avec la Syrie et la hausse des prix de certaines marchandises.

La crédibilité des réformes et des mesures envisagées par le roi et le nouveau gouvernement seront très prochainement mis à l’épreuve. La réaction des mouvements sociaux et leur capacité à mobiliser le seront aussi.

Maroc : réformes constitutionnelles et recours aux bases traditionnelles du Makhzen

L’onde de choc en provenance de la Tunisie et de l’Egypte a poussé le roi Mohamed VI à relancer – depuis février 2011 – un processus de réformes politiques et constitutionnelles ralenti depuis des années.
Ainsi, le projet de décentralisation administrative a été publié tandis que le comité chargé de réviser la constitution et adopter des amendements a été appelé à présenter son projet. Les propositions de ce comité ont été approuvées par référendum ce premier juillet « à plus de 98% » (avec un taux de participation estimé par les autorités à 70%).

Les amendements les plus importants résident dans la nomination d’un Premier ministre issu de la majorité parlementaire, l’élargissement de ses prérogatives, l’adoption du tamazight comme deuxième langue officielle du royaume, le renforcement de l’indépendance du pouvoir judiciaire, l’importance accordée aux conventions internationales des droits de l’homme et la reconnaissance des recommandations de l’instance d’équité et de réconciliation. Le Roi demeure le Commandeur des croyants. Il pourra promulguer des dahirs (décrets), mais exclusivement dans le domaine religieux.

Si la majorité des partis et mouvements politiques au Maroc (de gauche comme de droite, laïc comme islamiste) a soutenu ces amendements, le mouvement des jeunes marocains qui appelle depuis fin janvier 2011 à des manifestations et qui a réussi le 20 février (et plus tard à maintes reprises) à mobiliser des milliers d’étudiants et de militants de la société civile dans des dizaines de villes et localités au Maroc, dénonce quant-à-lui les manœuvres politiques, et la démagogie. Ce mouvement (qui a pris le nom du « 20 février ») estime que le référendum représente un retour en force de la fraude électorale.



Rallié par deux partis d’extrême gauche et par un grand mouvement islamiste « Justice et bienfaisance » (officiellement interdit mais toléré par les autorités marocaines), le mouvement du 20 février, de même que plusieurs observateurs et journalistes, considèrent que la nouvelle constitution ne change pas grand-chose dans les prérogatives du roi.

Premièrement, le fait que le comité chargé de modifier la constitution soit formé par le roi lui-même a limité d’emblée son indépendance.
Deuxièmement, le roi se réserve encore le droit de dissoudre le parlement et de congédier les ministres. Il préside les réunions du gouvernement, et reste donc à la tête de l’exécutif tout en ayant une autorité sur le législatif. De plus, il préside le haut conseil des ulémas (plus haute instance religieuse) en tant que « Commandeur des croyants », ce qui entretient de fait une relation ambigüe entre le « religieux » et le politique dans laquelle le monarque a une marge de manœuvre importante.

Quant à l’adoption de la constitution par une très large majorité, les opposants considèrent qu’une grande fraude électorale a eu lieu : des électeurs votant pour toutes leurs familles, une propagande dans les régions rurales prétendant que le Oui était un oui au roi et à la dynastie royale, des manipulations des listes électorales, etc.
Ils revendiquent donc toujours, et plus que jamais, un véritable passage à une monarchie constitutionnelle et parlementaire.

Par conséquent, la polarisation continue dans le royaume. Le mouvement du 20 février et ses alliés ont poussé le Makhzen (l’institution gouvernante) à faire appel pour la première fois depuis des décennies à des bases sociales longtemps « oubliées » ou écartées de la scène publique : des confréries soufis et des réseaux d’imams de mosquées où il y a eu durant plusieurs vendredis d’affilée le même prêche soutenant le roi. En somme, chaque camp s’attèle à mobiliser de nouvelles catégories et acteurs sociaux : l’opposition semble être de plus en plus présente dans les milieux urbains, le rif restant fidèle au pouvoir et ses politiques.
S’il y a bel et bien eu des reformes (même si insuffisantes pour l’opposition), c’est le rapport de force qui décidera de leur sérieux et du nouveau paysage politique dans le royaume.


[1] Cet article s’inspire des discussions de la table ronde organisée entre le 11 et le 14 juillet par le Réseau arabe d’étude de la démocratie (www.ademocracynet.com) regroupant des chercheurs et des activistes de plusieurs pays arabes dont le Maroc et la Jordanie.

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